Manuel Roque : bang bang @ T-Werk Potsdam

bang bang

Chorégraphe et danseur : Manuel Roque

Potsdamer Tanztage, production : fabrik Potsdam

T-Werk, Schiffbauergasse 4E, Potsdam, 7 juin 2018, 19h30

 

On entend du français, du québécois, dans le lobby de T-Werk, Allemagne. Au programme ce soir, bang bang, chorégraphiée et interprétée par Manuel Roque (Montréal). Pendant l’heure et demie de transport en commun entre Berlin et Potsdam, j’imagine que celle-ci est à celle-là ce que Laval est à Montréal, mais Berlin résiste à toute comparaison. Surnaturelle, capitale du pays, Ville-État au niveau administratif, une des villes les plus peuplées de l’Europe, il faudra bien un instant oublier la géante ce soir pour s’intéresser à sa voisine Potsdam, capitale de l’État fédéré de Brandebourg. On s’étonne qu’une ville de la taille de Trois-Rivières ou même d’Oshawa accueille depuis près de vingt ans un festival international de danse contemporaine aussi important que les Tanztage. La fabrik Potsdam, producteur et diffuseur du festival, impressionne par une superficie enchâssée dans un ancien complexe industriel. Elle accueille, en plus de la danse, une bonne part de la vie artistique de la région, possède sa propre compagnie et gère un programme d’artistes en résidence, dont un échange avec le Québec. Ceci expliquant cela, je repère l’accent de Montréal en arrivant.

Artiste en résidence à la fabrik Potsdam en 2015, Manuel Roque y esquisse alors les premiers gestes de bang bang. La création aura lieu en 2017 à Lyon avant d’être reprise au FTA à Montréal en 2018 et lui valoir le prix du CALQ pour la meilleure oeuvre chorégraphique. Ce soir, la pièce est présentée pour une deuxième soirée consécutive aux Tanztage, avant que le duo Manuel Roque (danse) et Judith Allen (direction technique) ne complète sa tournée européenne.

Je tente de me fondre dans le public allemand, cheveux bleus au milieu de la première rangée; j’observe, écoute et imagine ce qui viendra. Salle comble, près d’une centaine de personnes. Conversations en anglais. Des adolescentes, que je soupçonne prendre des cours de danse ici, jacassent en allemand à gauche et derrière. Quelques dignitaires bien camouflés dans ce pays des sans-cravate, des têtes blanches ça et là. Le théâtre T-Werk a connu de meilleurs jours, l’éclairage cru révèle une peinture noire bien accidentée, pas assez toutefois pour atteindre le stade convoité du charme trash de certaines salles berlinoises. C’est peut-être un peu ça, Potsdam. « Boom boom boom boom […] » annonce la trame sonore sans changement d’éclairage. Les conversations se terminent. À moins que ce ne soit « bang bang bang […] ».

Manuel Roque entre en scène par la porte du fond, en plein centre, se place au nombre d’or, près de l’avant, côté jardin. Plie, déplie, plie, déplie, bang, bang, bang, la trame est sans concession et le geste précis. La détermination occupe tous les plans de lecture de l’action. Manuel Roque tentera de s’épuiser devant nous. Manuel Roque est capable. Manuel Roque possède la foule instantanément. Je hoche la tête suivant son mouvement, je suis à bord d’un train vertical et les balises du paysage passent et repassent dans mon champ de vision. Puis il est rendu côté cour, est-ce que ça fait 10 minutes?

Des bribes du texte de programme en allemand me reviennent. Dauer : ca 55 Minuten. Springen (sauter), Hüpfer (sautillements), Ektase. Recherche d’un état extatique par l’épuisement du corps? Trame sonore : Manuel Roque avec des extraits de Debussy, Chopin, Merzbow et voilà que les premières notes de piano du Clair de lune de Debussy se font entendre, voilà que le vêtement blanc prend des couleurs pastel au contact de la sueur. La chorégraphie, bien rodée, évoque par moments la gigue, jeu percussif des espadrilles au plancher. Soulignons tout de suite un passage vers la fin où les pieds marquent sans faille des quintolets de doubles-croches à 80 bpm, passent ensuite aux sextolets avant de continuer à accélérer puis revenir aux croches, doubles-croches, moteurs du début. Entre temps, le vocabulaire gestuel traverse sans broncher le changement radical du « boom boom » à Debussy, puis Chopin, le fameux prélude La goutte d’eau. Les gestes répétitifs et angulaires intègrent parfois un élan plus lyrique; bras courbe, penché latéral du corps, spasme expressif qui s’impriment une seconde sur le fond de scène tandis que le corps continue à marquer le temps. Une dramaturgie s’installe, appuyée par un éclairage aux changements francs. Les ambiances créées par la musique modifient le regard sur la danse, la virtuosité de l’ensemble déploie un appareillage incandescent.

Manuel Roque projette une intention claire et résolue, il arpente la scène, la défriche, la découpe, touche parfois un mur, une extrémité, frôle le public, piétine, martelle, forge des lignes invisibles sur lesquelles il revient. Il n’est pas de l’errance sur scène, de la quête de sens, nostalgie de l’enfance ou grandeur de l’univers. Avec Manuel Roque, le temps n’est plus aux questions, aux tâtonnements, l’itinéraire prend forme dans l’action.

Nous arrivons à mon moment coup de coeur. Pshht pshht la machine à fumée, crrrsshh le grand maître bruitiste japonais Merzbow domine maintenant l’espace sonore, tap tap tap et le danseur prend enfin la pose. Un grand nuage blanc et doux occupe alors la scène, sous un chaos sonore magnifique, tandis que notre héros disparaît, seul au milieu de ce lieu fantasmatique. Est-ce l’extase recherché après l’épuisement? Avons-nous été témoins ou partie prenante du rituel? Est-ce la fin?

Un deuxième moment d’extase nous attend alors que le mouvement reprend après le temps d’arrêt, sortant de la vapeur aussi rythmé qu’au début. Manuel Roque nous livre son deuxième souffle sous divers extraits sonores des films 2001, l’Odyssée de l’espace (Kubrick) et Solaris (Tarkovski). Voici un rare laisser-aller très lyrique pour cette pièce, où la danse étire maintenant le corps, montre son souffle au ventre, témoigne des possibilités de liberté de mouvement, signature forte de la gestuelle de Manuel Roque, qui termine humblement en se rapprochant de la foule.

Manuel Roque construit un univers apolitique où le corps mis à rude épreuve, sous observation, parle pour lui même. Loin des stéréotypes de la masculinité ou de la féminité — qui auraient très bien pu faire partie de la recette — bang bang se tient à bonne distance des questions de genre. Il ne s’agit pas non plus d’une exploration critique de la solitude, de la société qui nous fait courir sans arrêt. J’ai assisté à une poétique de l’effort, une pièce hors du temps. Quant à la musique, je sourcille toujours quand arrive la playlist Relaxing Piano Classics; il y a des volumes, des kilomètres de musique à découvrir, magnifiquement interprétée et enregistrée, pourquoi encore ces pièces? Mais cette fois, Merzbow. Merzbow élevé à la place qui lui revient, parmi Chopin et Debussy; Merzbow qui prend le contrôle de la partie la plus enivrante. Bravo.

J’assiste maintenant à la définition même de « tonnerre d’applaudissement ». J’en suis, bien sûr, pendant plusieurs minutes, participant aux remous, aux reflux de cette marée sonore amplement justifiée. Ovation debout. Je pense aux applaudissements quand l’avion se pose, après avoir tracé le vide à 900 km/h pendant trop longtemps. Exprimons-nous notre soulagement d’être enfin immobilisés? Notre reconnaissance envers l’équipage, pour le voyage? Peut-être un peu des deux. Le « boom boom » ou « bang bang » résonne encore dans mes épaules, mes jambes, si près de Berlin, et je pense au rituel du dancefloor de cette capitale mondiale du techno. Ces silhouettes qui pulsent pendant des heures, répondant, relançant, rattrapant le beat. Traversée du corps.

 

Merci à Geneviève Morin pour la révision de texte et Marie-Elisabeth Räkel, attachée culturelle de l’Antenne du Québec à Berlin, pour l’invitation.

 

à propos de l’auteur :

Rémy Bélanger de Beauport est un musicien improvisateur et compositeur, il vit et travaille à Québec et à Berlin. 

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Manuel Roque photo: Marilène Bastien

 

bang bang

Choreographer and dancer : Manuel Roque

Potsdamer Tanztage, production : fabrik Potsdam

T-Werk, Schiffbauergasse 4E, Potsdam, June 7 2018, 7:30pm

 

Is this French—Québecois French—I’m hearing in the lobby at T-Werk, Germany? Tonight’s program features bang bang, choreographed and interpreted by Manuel Roque (Montreal). During the hour-and-a-half-long public transportation ride between Berlin and Potsdam, I wonder: is the latter to the former what Laval is to Montreal? But Berlin will withstand any comparison. Supernatural, it is the country’s capital, a city-state administratively, one of the most populated places of Europe, and I am going to have to forget about that giant for a second while we concentrate on little neighbour Potsdam, capital of the federated state of Brandenburg. One wonders how a city as small as Trois-Rivières or Oshawa can host nearly twenty years of Tanztage, the important international contemporary dance festival. The fabrik Potsdam, producer and programmer of the festival, impresses with sizable infrastructure in an old industrial building. Apart from dance-related activities, it hosts a portion of the local art scene, has its own dance company and runs an artist-in-residence program including a collaboration with Québec. It all fits into place now how the Montreal accent came to be in the room.

It was during his 2015 artist-in-residence stay at the fabrik Potsdam that Manuel Roque laid down the first moves of bang bang. The work was then premiered in Lyon in 2017 and reprised at FTA Montreal in 2018, where it earned CALQ’s best choreographic work award. Tonight is the finale of Tanztage’s two-night feature of bang bang before duo Manuel Roque (dance) and Judith Allen (production, technical and set manager) embark on the last stop of their European tour.

With my blue hair in the center of the first row, I attempt to blend into the German audience: observing, listening, thinking about what can happen next. It is a full house tonight of about a hundred people. I am surrounded by conversations in English and teenage girls gossiping in German to the left and behind me. I guess they must take dance lessons here. Some VIPs dot the crowd unbeknownst to outsiders in this tie-free country. The black-box theatre T-Werk has seen better days as stark white light reveals cracks and notches on the walls, but not derelict enough to reach the revered trash charm of older Berlin halls. Is this Potsdam, in a nutshell? “Boom boom boom boom […]” thumps the track, bringing conversations to an end, while the lighting remains unchanged. Is this “bang bang bang […]”?

Manuel Roque emerges on stage from the centre backdoor and places himself at the golden section upstage left. Bend, up, bend, up, bang, bang, bang. The track is affirmative and his gestures precise, delineating determination as an opening statement. Manuel Roque will try to wear himself out before us, and what Manuel Roque wants, Manuel Roque achieves, instantaneously owning the crowd. My head bobs as I watch—down, up, down, up—I’m on a vertical train, landmarks passing in and out of sight. Then he crosses to stage right; has 10 minutes passed already?

Bits and pieces of the accompanying German booklet come to mind. Dauer: ca 55 Minuten. Springen (to jump), Hüpfer (skips), Ektase. In search of ecstasy through exhaustion of the body? Music: Manuel Roque with excerpts from Debussy, Chopin and Merzbow. Here come the first piano dyads of Debussy’s Clair de Lune; here come pastel colors expanding on white fabric upon contact with sweat. A well-oiled machine, the choreography hints at jig, sneakers tapping the floor. Let us mention right now a moment toward the end where Roque’s feet are striking strict quintuplets at 80 bpm followed by sextuplets for a breath, accelerando until cutting back to the motoring eighth and sixteenth notes of the beginning. Meanwhile, the gestural vocabulary moves unchanged through radical music shifts from “boom boom boom” to Debussy, then Chopin’s famous Raindrop Prelude. Repetitive and angular body movements welcome sparse lyrical bursts: a rounded arm, a lateral curve of the torso, expressive spasms that seem to linger in the air while the beat goes on. A dramaturgy soars through marked light changes. Shifting atmospheres created by the music selection guide the dance’s meaning in an overarching incandescent virtuosity.

Manuel Roque projects clear and resolute intention. He strides across the stage, cracks it open on straight lines, touches a wall at one point, a border, brushes past the audience, tramples, shuffles along, forges invisible paths onto which he can return.  He is not one to delve into aimless wanderings, existential quests, nostalgic reminiscences of good times past, cosmological breathings. Quite the opposite: Manuel Roque is done questioning, is done fumbling. His way takes shape through relentless action.

We’ve arrived at my favourite moment: pshht pshht says the smoke machine crrrsshh the great Japanese experimental noisemaster Merzbow takes sonic space tap tap tap and the dancer finally strikes a still-standing pose. A great soft cloud of white smoke fills the stage along with wondrous chaotic sounds as our hero disappears alone in this fantasmatic room. Is this ecstasy after exhaustion? Were we mere witnesses or partakers in this ritual? Is this the end?

A second ecstatic moment awaits as movement spears the thick fog, strong and rhythmic as ever, after our dreamy pause. Manuel Roque is up for a second round, this time exploring a mash-up of audio excerpts from films 2001: A Space Odyssey (Kubrick) and Solaris (Tarkovsky). We get a minute or two of the full Manuel Roque signature moves, a rare indulgent moment for this work, in which highly-lyrical dancing, complete with heavy breathing and a great relaxed freedom of movement, brings him to an end, humbly placing himself closer to the crowd.

Manuel Roque creates an apolitical space in which the body is put under great pressure, scrutinized, and speaks for itself. Far from stereotypes whether masculine or feminine—which could very well have fit into this proposition—bang bang distances itself from gender inquiries. It is also not about loneliness or a comment on our fast-paced society. What I experienced was a poetics of effort; a timeless piece. When it comes to music, I frown when I hear excerpts from the ‘Relaxing Piano Classics’ playlist; there’re volumes, kilometers of music to uncover, brilliantly played and recorded, so why go back  to the old tunes again? But this time: Merzbow.  Merzbow rightfully placed among Chopin and Debussy; Merzbow at the center of attention in one of the most breathtaking scenes of the work. Bravo.

The crowd is now an ocean roaring with applause. I am part of it for several minutes’ flux and reflux of the sonic tidal wave. A well-deserved one. Standing ovation. I think about the applause at a flight’s arrival point after tracing the skies at 900 km/h for so long. Is this relief to finally be standing still? An appreciative expression toward the flight crew; thanks for the trip? A bit of both. The “boom boom” is still ringing in my shoulders, my legs, so close to Berlin, and I can’t help but think about dancefloor rituals in that techno mecca. Silhouettes pulsing for hours on end, answering, chasing, catching up the beat. Corporal crossing.

Many thanks to Ashley Machin for the revision of the English text and Marie-Elisabeth Räkel, attachée culturelle de l’Antenne du Québec à Berlin, for the invitation.

 

 

about the author :

Rémy Bélanger de Beauport is an improv-musician and composer, he works and lives in Québec city and Berlin.

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