Le goût du Goncourt de Luc Mercure

À mi-chemin entre fantasme et cauchemar, Le goût du Goncourt relate l’histoire vraie de la rencontre entre un auteur reconnu et un de ses admirateurs inconditionnels. Que les deux soient homosexuels, que le protagoniste et narrateur n’aille que 19 ans alors que l’écrivain goncourisé soit dans la quarantaine n’arrange en rien les choses. 

Luc Mercure, aujourd’hui écrivain pas assez célébré et reconnu avec beaucoup trop de retenue, raconte ici sa rencontre partiellement planifiée avec l’écrivain Yves Navarre; une histoire qu’il a tenté à trois reprises couronnées d’insuccès de transformer en matière à roman en début de carrière. La quatrième mouture semble bien être la bonne, en décidant d’en faire non pas un roman, mais une « fiction vraie », Luc Mercure réussi à mettre en mots cet épisode de sa vie.

À l’époque, début des années 80, Yves Navarre venait de recevoir le prix Goncourt et son travail était reconnu bien en-dehors des cercles littéraires du Paris homosexuel. Personnage excessif à la langue acérée, il vivra de 1990 à 1993 à Montréal, période pendant laquelle il réussira à se mettre à dos à peu près tout ceux et celles qui l’avaient accueilli avec de grands hourras. De retour à Paris, Navarre se suicidera peu de temps après ce bref exil, emportant avec lui l’aura qui nimbait son œuvre, des écrits qui aujourd’hui sont rarement lus, déjà oubliés.

Par le prétexte d’une tournée de sa troupe de danse folklorique, ça ne s’invente pas, le jeune Luc Mercure fera un détour par le sud de la France. Son chemin le mène éventuellement à s’asseoir gentiment, mine de rien, devant la maison de Monsieur Navarre dans le microscopique village de Lioux. L’écrivain ne gène pas trop, enfile un maillot de bain blanc… et invitera « le jeune canadien » à la fois proie de choix et fan fini pour un verre d’eau qui durera quelques jours et surtout quelques mauvaises nuits. Toutes nos appréhensions se concrétisent et, va sans dire, les conversations sont ardues entre le jeune homme de 19 ans béat d’admiration et ce manipulateur des mots, expert ès vacheries. Tout au long de son court séjour, les deux se demandent un peu ce qu’ils font là mais surtout si cet événement les portera quelque part. Navarre s’est amusé à la destruction du mythe l’entourant, s’assurant que cette rencontre n’ait ni de suite ni d’importance.

L’histoire en tant que telle ne serait pas aussi passionnante si elle n’était pas parsemée des réflexions de l’écrivain que Mercure est devenu depuis (devrait-on dire malgré!). Ses yeux sont dessillés, il analyse les gestes de sa prime jeunesse avec un certain humour et une forte dose d’ironie. Il y voyait presque une façon de faire plaisir à son père qui n’encourageait pas son besoin de l’écriture. Son père n’ayant d’admiration que pour les écrivains qui obtiennent de grands prix, tels le Goncourt. Comme Navarre en avait eu un, en approchant la bête, est-ce que ça sera considéré comme un bon coup? En fait, Mercure règle quelques comptes dans cette « vraie fiction ». Mis à part la mésentente et l’incompréhension qui ont teintées les relations avec son père, il regarde d’un œil plutôt critique ses écrits de jeunesse jamais publiés et revisite avec ironie les jugements qu’il a reçu à l’époque.

Navarre qui aurait pu être son mentor s’avère plutôt être le parfait démolisseur de carrière, il l’a en partie amené à découvrir la littérature française mais ironiquement ne fait désormais plus partie des auteurs étudiés. Mercure raille donc son trop grand enthousiasme pour l’œuvre de Navarre et fait plutôt troublant, il nous fait part de sa difficulté à écrire. Il termine donc ce récit, puisque c’en est un, nous disant plutôt adieu qu’au revoir. La quatrième fois était en effet la bonne, et Luc Mercure a réussi à rendre cette « vraie fiction » passionnante et essentielle. Un roman initiatique, un passage de l’adolescence à l’âge adulte certes brutal qui narre le désastre annoncé d’un rêve de jeunesse, le rêve de nager dans les mêmes eaux que l’idole de jeunesse.

En revisitant son passé, Mercure ne semble retenir que la difficulté d’écrire. Comme si, après avoir compris combien l’œuvre de Navarre était sans importance dans l’histoire de la littérature il avait appliqué la même déconvenue à son propre travail. C’est donc avec beaucoup de tristesse qu’on referme le livre. Mercure évoque une lassitude, une difficulté à aller plus à fond dans la découverte de soi. Comme si le fantôme de Navarre était venu hanté l’homme qui écrit, censurant à titre posthume une œuvre admirable de sensibilité, une littérature douce et cruelle la fois; essentielle aux yeux de nombreux lecteurs et lectrices dont je suis.

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Luc Mercure

Le goût du Goncourt

Luc Mercure, collection Littérature d’Amérique, Édition Québec Amérique, Montréal, 2018, 166 pages

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