Émergences [f. pl.]

scroll down for English version

Émergences [f. pl.]

Sara Constant, flutiste | An-Laurence Higgins, guitariste

présenté par Innovations en concert, Association des Femmes Compositeurs Canadienne et le Centre de musique canadienne

Le Livart, 3980, rue St-Denis, Montréal | 31 juillet, 2019, 20h

Centre de musique canadienne, 20 St-Joseph Street, Toronto | 2 août 2019, 20h

Sara Constant photo : Kalina Leonard

programme :

Shelley Marwood : [Toward] Chaotic Neutral

Véronique Girard : Entre les lignes

Lieke van der Voort : Thought Replacement Worksheet

Thais Montanari : La désintégration de la culture

Gabrielle Harnois-Blouin : Points de rencontre

Émergences [f.pl.] présentait, d’abord à Montréal au centre d’art Le Livart et ensuite à Toronto au Centre de musique canadienne, le récital d’un duo composé de la flutiste Sara Constant et de la guitariste An-Laurence Higgins. Au programme, cinq œuvres de compositrices canadiennes. Tout de suite on s’arrête. C’était quand la dernière où vous avez entendu un concert d’œuvres écrites par des femmes et interprétées par des femmes? La musique contemporaine, tout comme la musique classique baigne depuis toujours et trop longtemps dans un monde presque exclusivement masculin. On pourrait ajouter, un monde masculin et tout blanc. On connait tous plus ou moins les histoires de Fanny Mendelssohn, la sœur de l’autre, de Clara Schumann, la femme de l’un. Mais on réalise un peu sur le tard le peu de cas qu’on fait, encore aujourd’hui, de la musique contemporaine écrite et jouée par des femmes. D’ailleurs, un podcast sur ce sujet, Listeningtoladies, qui rend compte de cette sous-représentation viendra en aide aux présentatrices de ce projet en remettant les revenus de la vente de leurs produits dérivés aux compositrices qui ont été interprétées au cours de ces deux concerts.

Le centre de musique canadienne à Toronto offre un minuscule espace de concert, plein à craquer pour l’occasion. Ce qui fait que ce projet, Émergences [f.pl.] tient la route, hormis sa prémisse féministe, c’est que les œuvres étaient toutes intéressantes et interprétées avec une implication remarquable.

La pièce de Shelley Marwood, très bien structurée, est narrative et adopte un langage musical assez classique, avec certains emprunts à la musique folklorique. La musique s’intensifie par vagues successives, passe d’une certaine placidité à une presque violence, la guitariste explore ici avec brio tous les palettes de son instrument. Le retour à la toute fin des premières notes répétées de la flute clos le discours, comme lorsqu’on termine la lecture d’un conte, on reprend son souffle, la tempête est passée

Véronique Girard a quant à elle été plutôt exigeante envers les interprètes et le public avec une œuvre demandant tout un appareillage technique et beaucoup de souplesse de la part des musiciennes. Une vidéo à la fois partition graphique et œuvre visuelle est projetée sur le mur du fond mais aussi sur le corps des interprètes forcément plongées dans le noir. Les musiciennes se font ici plutôt danseuses, elles s’attachent avec des cordes élastiques, la flutiste contrôlant les mouvements de la guitariste, ou parfois le contraire, faisant dériver la ligne mélodique. Entre les lignes frôle parfois l’anarchie, les musiciennes se retrouvant dans d’étranges positions qui ont peu à voir avec celles du concert traditionnel. Si l’attention du public est quelque peu détournée du discours musical, cette musique demeure toutefois efficace, résolument actuelle. Son chaos organisé démontre une maîtrise du langage musical et une grande connaissance des instruments. Un plus grand espace scénique aurait aidé à la compréhension de cette ode à la douce et tendre folie.

En rupture de ton, Lieke van der Voort offrait une pièce d’une rare intensité dramatique. Travaillant avec une bande préenregistrée, les mots fuses, les sons de la bande d’abord imités par les instrumentistes laissent la place à un discours, un récit qu’on devine. Abus, agression, subies et dénoncées. Jusqu’à l’intolérable et l’intoléré. Les musiciennes prennent à corps perdu ce drame intemporel, cette douleur infinie. L’auditoire fait de l’écoute active pour cette œuvre visiblement exutoire. Lieke van der Voort a une forte signature, elle utilise les mots et les sons pour transmettre un message. Une voix qu’il faut certes compter parmi les voix importantes de la nouvelle génération de compositrices et compositeurs. Ses œuvres coup de poing demande toujours un petit moment de digestion avant de pouvoir les apprécier à leur juste valeur.

Dense également, le discours musical de Thais Montanari est toutefois plus opaque. Des projections de lune, de la Terre, sur de petits tambours placés auprès des musiciennes, des sons étranges créés par le frottement de la main sur la caisse de résonnance de la guitare ici amplifiée, des mots préenregistré sur la place de la culture dans la société et autres sujets; tout ici est exploratoire et recherche de beauté. Un monde inexploré s’ouvre, on y ressent plusieurs couches de sens. Il y a beaucoup à voir et à entendre et on comprend rapidement qu’il faudra réentendre et revoir pour pouvoir apprécier pleinement.

En fin de concert, Sara Constant et An-Laurence Higgins se sont simplement assises avec leur instrument et ont interprété, sans l’aide d’aucune technique ni d’aucun mouvement, une musique minimaliste de Gabrielle Harnois-Blouin qui a littéralement tétanisé le public. Très simple, au langage atonal sans aspérités, dans une forme près du ricercare où la guitare a une ostinato qui permet à l’oreille de s’y retrouver, démontrant une grande maîtrise de l’écriture et exigeant des interprètes une intense concentration. Après cette tempête de sons et de mouvements, nous voilà devant une œuvre d’apparence toute simple qui remet en question tout en douceur notre vision de la musique d’aujourd’hui. Ce poème vaporeux aura passionné tout autant l’auditoire qu’une grande cavalcade symphonique.

Un grand merci donc pour cette soirée de découverte initiée par les deux musiciennes. Et si Olivia Messiaen et Karla Stockhausen n’ont pas existée, espérons pour nous qu’il y a droit devant un avenir plus radieux pour les compositrices. Ces concerts ont aisément démontré, si besoin était, que leurs voix sont toutes aussi uniques et innovantes que celle de leurs confrères masculins.

Émergences [f. pl.]

Sara Constant, flutist | An-Laurence Higgins, guitarist

presented by Innovations en concert, Association of Canadian Women Composers and the Canadian Music Center

Le Livart, 3980, rue St-Denis, Montréal | July 31st, 2019, 8pm

Canadian Music Center, 20 St-Joseph Street, Toronto | August 2nd, 2019, 8pm

An-Laurence Higgins photo : Jamie Kilnger

program:

Shelley Marwood : [Toward] Chaotic Neutral

Véronique Girard : Entre les lignes

Thais Montanari : La désintégration de la culture

Lieke van der Voort : Thought Replacement Worksheet

Gabrielle Harnois-Blouin : Points de rencontre

Émergences [f. pl.] was first presented at the art center Le Livart in Montreal and then at the Canadian Music Center in Toronto. The recital of the duet of the flutist Sara Constant and the guitarist An-Laurence Higgins programmed five pieces by five Canadian women composers. Wait a second. When was the last time you heard a concert with music written exclusively by women composers performed by women musicians? This is too much of a rare event. Contemporary music, as classical music, has always been the business of men. We could add of white men. We all know the stories of Fanny Mendelssohn, the sister of the other, of Clara Schumann, the wife of the other and we realize quite a bit late that this game is still going on and strong in this 21st century. This is why there is a podcast on the subject, Listeningtoladies, which relates of the under representation of women in contemporary music. This concert is such of an exceptional event that the podcast will donate all their profits made from the sale of the promotional merchandise of this month to the five composers who were played.

The Canadian Music Center in Toronto is a tiny venue, full to the roof for the occasion. What makes this project worked out though is the quality of the works performed with a remarkable commitment from the two musicians.

Shelly Marwood’s piece is very well structured, it is narrative and uses a pretty classical musical language with some flavour of folkloric music. The music has some waves of intensity, goes from some gentleness to some almost violent moods. The guitarist explores every range of expressions for her instrument. The return of the first repeated notes of the very beginning of the piece close the narration, as we end the reading of a tale, there was a storm, it is over and we can catch our breath.

On her side, Véronique Girard was very demanding both to the musicians and the audience. Her work requests quite a lot of technical gears and a fair amount of flexibility from the performers. A video, which seems to be a graphic score, is projected on the wall and on the musicians as they perform in the dark. The musicians are more dancers here as they tie to each other with elastic ropes, the flutist controlling the movements of the guitarist, or the opposite, making the melodic line slur and derive. Entre les lignes is sometimes close to anarchy, the performers find themselves in strange posture that have nothing to do with traditional concerts. If the focus of the audience is a bit diverted from the musical gesture, the music is still very efficient and actual. Its organized chaos shows how the composer masters the musical language and the instrumentation. A larger stage would have helped to understand better this ode to soft and tender craziness.

In a totally different tone, Lieke van der Voort offered a piece of a rare dramatic intensity. Using a pre-recorded tape, words pop out, the sounds of the tape are reproduced by the instruments but eventually give space to rhetoric, to the testimony of an abuse, an assault suffered and voiced. Up to the unbearable, to the non-tolerated. The performers throw themselves heart over head in this timeless drama, this infinite pain. The audience does some active listening for this obviously liberating artwork. Lieke van der Voort has a strong signature, she uses words and sounds to transmit her messages. Her voice certainly matters and is an important one within the new generation of composers. Her punching art always request some time to be ingested, to be appreciated to its true value.

Also dense, the music narrative of Thais Montanari is although more opaque. Projections of the moon, of the Earth on small round screens are placed close to the musicians. Some strange sounds come from the hand rubbing the side of the amplified guitar, some pre-recorded words about the space for culture in our society and some other topics; everything here is exploratory and a quest for beauty. An unexplored world opens up; we can feel there are many layers of understanding. There is a lot to see and a lot to hear and quickly we understand this work will need to be seen and heard again in order to fully enjoy it.

To close the concert, Sara Constant and An-Laurence Higgins simply sat down with their instrument and played, without the help of any technic or any movement, a minimalistic music composed by Gabrielle Harnois-Blouin that totally mesmerized the audience. Very simple, the language is atonal but without any asperity, in the form close to the ricercare where the guitar has an ostinato, which allows the ears to find its way; showing a great mastery in music writing and asking for deep focus from the performers. After this hurricane of sounds, movements and images, here we are in front of an apparently very simple music, a music that softly questions our vision of what is actual music. This misty poem received a listening as passionate as for a big symphonic cavalcade.

A huge thank for this evening of discoveries initiated by the two musicians. If Olivia Messian and Karla Stockkhausen never existed, let’s hope that there is right ahead a more brilliant future for women composers. This concert showed easily, if need was, that their voices are as unique and as innovative as the voices of their masculine colleagues.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.