Symon Henry : L’amour des oiseaux moches

Symon Henry : L’amour des oiseaux moches

Édition Omri, 2020, 153pp.

Vient de paraître ces jours-ci, aux éditions Omri, L’amour des oiseaux moches, poème littéraire avec des extraits de sa partition graphique reproduits soit en alternance ou en superposition avec le texte. En soi, ce beau livre est déjà une oeuvre. On dit déjà parce que l’oeuvre n’est pas encore complète. Au final, il s’agira d’un long poème à la fois littéraire et musical dont la partition graphique constituera également l’aspect visuel de l’oeuvre. L’artiste Symon Henry, métisse les diverses disciplines artistiques, les diverses identités culturelles et sexuelles. En fait, ille est à la fois plusieurs artistes et plusieurs personnes. 

je suis Wanderer — errant-e

fremd — étranger-ère

à moi-même

métis-se queer parmi tant d’autres*

C’est d’ailleurs un des sujets de ce texte poétique. On y entend le cri strident d’une enfance abusée et reniée baignant dans la violence. Une jeunesse bafouée, ardue, qui nous donne en quatrième partie, Nous, multiples: fragments d’autoportraits, de loin la partie la plus intense et dramatique, le dessin d’une vie murie avant l’âge, une vie où la sexualité pue, transpire et se situe à l’extrême des possibles et du supportable. Tout le texte est imprégné de cette ambiance glauque où la vie se concrétise au fond d’un gouffre ou à l’arête d’une vertigineuse montagne. Le ton oscille entre innocence et lucidité, entre sensualité et brutalité, entre suavité et bestialité, entre lubricité et immoralité. 

sous la pression de son torse s’emboîtant au mien

la cendre la poussière lacèrent ma langue 

je ne l’ai pas regardé en face tandis que ma pelle le défigurait **

Le dessin de ces partitions graphique est très proche de l’expressionnisme abstrait, de l’automatisme. On pourrait y voir du Borduas, du Motherwell mais qu’en est-il en fait? Le dessin ne peut pas laisser beaucoup de place à l’imprévu, car il décrit le mouvement mélodique, l’intensité sonore tandis que la couleur décrit l’instrumentation. Même si cette ‘comprovisation’ sera interprétée de façon différente à chaque itération, il y a tout de même une structure qui se love au texte. L’artiste joue avec les contrastes de couleurs et de matières. Le noir rugueux et poreux du fusain s’oppose au noir profond et reluisant de la gouache. Les couleurs vibrantes telles des roses flamboyants, des ors généreux se conjuguent avec des verts olivâtres et des bleus pétrole. Et enfin des rouges sang, sang séché, gouttes de sang, sang essuyé. Le papier sur lequel est imprimé le livre alterne entre surfaces mattes et surfaces satinées, presque glacées qui transmettent une certaine sensualité sous les doigts à la lecture. Lorsque l’oeuvre sera jouée et la partition déployée sur vidéo l’auditrice-eur sera à même de voir et d’entendre la musique. Ce qui est, tant pour celui/celle qui ne pourrait pas lire une partition traditionnelle que pour la-le musicien-ne professionnel-le un grand plaisir réconfortant, un plaisir qui aide à la compréhension du discours musical. 

je ferme doucement les yeux

épuisé-e du sentiment

entre le souvenir de nos visages

dennoblis de violence

et celui de nos ventres gorgés

d’amandes et de pétales de roses ***

Le livre très beau, au texte volontairement dense n’est donc pas à mettre entre toutes les mains. Sa lecture demande une certaine maturité, une connaissance de la vie, de la mort, de l’amour. Mais ce texte est une véritable catharsis, tant, probablement, pour l’auteur-trice que pour la personne qui le lit. De la souffrance naît la vie, l’affirmation de soi, l’identité plurielle. Il faudra entendre ce texte avec la musique qui l’accompagnera mais il faut aussi entendre la musique inhérente à celui-ci. Encore une fois la langue de Symon Henry, qu’elle soit littéraire, visuelle ou musicale émeut, transforme et se perçoit comme la sublimation ultime du soi multiple. L’amour des oiseaux moches sera bientôt créé par l’Ensemble contemporain de Montréal. L’événement devait se tenir en mai, et est reporté bientôt on l’espère, créé à Montréal et en Allemagne. Ce livre qui devait être le souvenir tangible de cette création est devenu par la force des chose la plus belles des introductions à cet oeuvre qu’on imagine déjà riche et scintillante. 

L’amour des oiseaux moches de Symon Henry est disponible sur le site web de l’artiste, sur le site web des édition OMRI et bientôt en librairie.

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* Symon Henry, L’amour des oiseaux moches, Éditions Omri, 2010, p. 114

** ibid. p. 82

*** ibid. p. 152

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