CD

Jardin le soir, Jean-François Primeau [Kohl041]

Depuis quelques années déjà, Jean-François Primeau construit un univers bien à lui. Un univers qui s’adapte à son environnement, aux mouvements atmosphériques et corporels. En se rendant sur son site web on peut par exemple trouver des musiques web interactive. ISS Terrain Music se construit autour de la position de la station spatiale internationale, alors que Interactive Mood Music offre la possibilité à l’auditeur de transformer le matériau sonore à l’aide de simples curseurs selon l’humeur et l’ambiance désirés. Dans son album Jardin le soir, Primeau expérimente une ambiance sonore d’une immense amplitude par de multiples couches de sons, un champ de profondeur qu’on pourrait croire infini qui nous transportent dans un monde virtuel fascinant. Trois saisons à se balader dans ce jardin mystérieux. On y entend bien entendu ce qui ressemble un peu à des insectes, des oiseaux, mais ce cinéma sonore nous exporte de notre quotidien auditif. Solennel comme une promenade dans la forêt, la dernière piste, plus longue et plus élaborée, est structurée comme une œuvre orchestrale. On pourrait penser à Lonely Child de Vivier ou à certaines œuvres de Sibelius. On y entend d’ailleurs plus d’instruments de musique, particulièrement des bois (contrebasson, hautbois… ) même si ce sont probablement des sons synthétiques. Cette troisième et dernière pièce apporte beaucoup de profondeur à l’ensemble d’un album qui aurait pu paraître à première écoute un peu décoratif alors qu’il n’en est rien. Le compositeur nous démontre qu’il a un souffle long, un sens de la dramatisation, qu’il excelle autant à écrire la musique qu’à construire le scénario qui la sous-tend.

Jean-François Primeau has been constructing his very own universe for a while. His universe has the capacity to adapt to the environment, to the movements of the atmosphere and to the body. On his web site we can find, for example, some web interactive music. ISS Terrain Music is based on the actual position of the International Space Station (ISS), and the Interactive Mood Music offers the possibility to the listener to transform the sound material according to the mood, the ambiance desired with the help of simple sliders. In his new album Jardin le soir, Primeau experiments with a sound ambiance of immense amplitude by multiple layers of sound, an almost infinite depth of focus, carrying us into a virtual and fascinating world. Three seasons of traveling into this mysterious garden. As expected, we can hear sounds of insects, of birds, but this cinematographic music exports us out of our daily hearing. Solemn as a promenade in a dark forest, the longer and more elaborated last track, is structured as an orchestral work. One could remember Lonely Child by Vivier or some works by Sibelius. We can hear more of music instruments, mostly woodwinds (contrabassoon, oboe…) although these sounds are probably synthetic. This third and last piece brings a lot of deepness to the album, which could have seemed decorative on a first listening but is not in any ways. The composer shows he owns a long breath, a sense of dramatization and that not only is he excellent at writing music but he also is great at building the scenario that sustains it.  

Cet album est disponible uniquement sur le site de Kohlenstoff Records : ICI

This album is available exclusively on Kohlenstoff Records site : HERE

N.B.

Amphigouri, Dominic Jasmin [Kohl043]

Les 13 miniatures musicales de Dominic Jasmin séduisent par leur intensité dramatique. Quoique certains thèmes et sons reviennent sur quelques pièces, le compositeur nous transporte dans un univers différent à chaque piste. Amphigouri, le titre de l’album, se définit comme une figure de style, un texte, un dessin, ici une musique volontairement obscure, un galimatias. Parfois assez violente, parfois tendue, toujours à fleur de peau, cette musique ingère de très nombreuses influences. On pourrait penser à Schoenberg pour la forme de la miniature : la pièce la plus courte fait 39 secondes alors que la plus longue fait 2 minutes 35. On pourrait aussi voir l’influence du jazz expérimental avec des rythmes déconstruits et des syncopes gonflées aux hormones, et bien entendu on y perçoit les couleurs des musiques électroniques actuelles comme celles de Autechre, Funkstörung et autres maîtres du glitch et de la déconstruction. Les bruits de pas, le son de la guitare modifiée apportent une touche plus humaine à l’ensemble qui fascine par sa grande cohérence sonore.

The 13 musical miniatures by Dominic Jasmin entice with their dramatic intensity. Although some themes, some sounds come back on some of the pieces, the composer carries us into a different universe at each track. Amphigouri, the title of the album, means a nonsensical text, drawing, here a music voluntarily obscure. Sometimes quite violent, sometimes tensed, always on the edge, this music mingles with many influences. One could think of Schoenberg because of the format of miniatures: the shortest piece last 39 seconds when the longest one is 2 minutes 35. One could also hear the influence of experimental jazz with deconstructed rhythms and hypertrophied syncopations, and of course we also can perceive the colors of actual and more popular electronic music such as Autechre, Funkstörung and other masters of glitch and deconstruction. The noise of steps and the modified sound of the guitar humanize the whole, a fascinating and coherent collection of sounds.

Cet album est disponible uniquement sur le site de Kohlenstoff Records : ICI

This album is available exclusively on Kohlenstoff Records site : HERE

N.B.

Album Aux frontières de nos rêves

Aux frontières de nos rêves / The Bounds of Our Dreams

Alain Lefèvre, piano | Alexander Shelley, direction | Orchestre du Centre national des arts du Canada / Canada’s National Arts Center of Canada

Ravel, Pavane pour une infante défunte, Boudreau : Concerto de l’asile, Rimsky-Korsakov : Shéhérazade opus 35

Analekta 2 CD AN 28874-5

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Ils devaient un jour se croiser. Le pianiste Alain Lefèvre et le compositeur Walter Boudreau ont en commun une certaine extravagance, un sens du théâtre qui vire parfois à l’esbroufe et bien entendu une grande compréhension de la musique. Voici donc qui met la table pour une excellente interprétation du Concerto de l’asile. Boudreau l’a certes écrit en pensant au caractériel Claude Gauvreau, mais il a tenu compte de toute la dimension que cet aspect de folie prendrait avec Lefèvre à la barre. Le compositeur s’est ici plié aux formes traditionnelles du concerto: trois mouvements, soit deux mouvements rapides encadrant un mouvement lent, avec des cadanzas laissant toute la place aux exploits techniques du pianiste. Car, là aussi, on a collé à la tradition: ce concerto est exigeant pour le pianiste, et fera le bonheur de jeunes virtuoses qui voudront s’attaquer à une œuvre contemporaine au texte musical assez facile à comprendre. La création du Concerto de l’asile à Montréal en 2013 avait été fait sous haute tension (vous pouvez lire mon compte rendu à l’époque sur montréalistement ICI), le chef avait dû stopper la machine en plein concert le premier soir parce que tous semblaient s’être perdu. La présentation suivante avait été empreinte de raideur. Il est donc heureux que nous ayons la chance d’entendre cette pièce dans un contexte plus flatteur. La musique contemporaine, on ne le répétera jamais assez, se doit d’être entendue dans des conditions optimales pour être appréciée à sa juste valeur.

Le premier mouvement, Les oranges sont vertes, est le plus théâtral des trois. On entend, on voit presque, les piétinements de rages du poète. Le pianiste rend avec ardeur ces crises de désarrois. Le second mouvement, titré Saint-Jean-de-Dieu, tout en évoquant le célèbre « hôpital pour les fous » est plus onirique. À l’écoute on imagine un univers de blancheur, un peu flou. La musique devient plus fluide et aérée. On y entend enfin La valse de l’asile, musique écrite pour le théâtre à l’origine, qui est la base de tout le matériau de cette longue composition. Enfin, le concerto se conclue dans un très, un peu trop en fait, long mouvement qui prend presque la forme de variations autour du thème de la valse. Il y a quand même un peu de redite dans cette œuvre de Boudreau. Cette partie est la plus facile à apprécier pour l’auditeur qui fréquente plus assidument la musique pour piano que la musique contemporaine. Avec de très sérieuse influences de Chostakovitch et doté d’un thème qui revient constamment sous diverses formules : dans une version un peu pompier, une version musette, une version « Dead Can Dance » amorcée par des cloches et des sons graves dans les deux sens du mot, et enfin avec la lente, immense et très efficace montée dramatique de la fin: ce dernier mouvement pourrait très bien se suffire par lui-même.

Mais la redite et la répétition aident à la compréhension et au succès d’une œuvre musicale. Pensez à Rimski-Korsakov qui avait bien compris le principe. Le couplage de Shéhérazade et du Concerto de l’asile n’est pas fortuit et s’explique en partie par cette force séductrice de la reprise sans fin d’une mélodie et surtout par l’exubérance dont les deux œuvres sont colorées. On s’explique par contre un peu mal pourquoi on a senti le besoin commencer le programme de cet enregistrement, réalisé en public, par la Pavane pour une infante défunte de Ravel qui ne démontre pas de liens stylistiques ni d’époque avec les deux autres œuvres. L’orchestre ne s’y trouve d’ailleurs pas à son meilleur, avec le son trop lourd de ses cors français, trop chevrotant des bois pour donner au final une pavane qui manque d’air.

Le pianiste Alain Lefèvre s’attaque avec ferveur et intensité à l’interprétation du Concerto de l’asile. Sa palette sonore et son phrasé sont plus romantiques que contemporains, mais cette œuvre conçue sur mesure pour lui penche vers le romantisme et lui convient parfaitement. Bien évidemment, les prouesses techniques ne semblent présenter aucune difficulté pour lui. L’orchestre se fait généreux et opulent, tant dans le Rimski-Korsakov que dans le Boudreau, et on entend bien que ces deux pièces ont bénéficiés de beaucoup de temps de répétition. Cela permet à l’orchestre une grande souplesse dans l’accompagnement des solistes, tant pour le pianiste pour le concerto que pour la brillante violoniste Yosuke Kawasaki dans le Rimski-Korsakov. Voici donc l’enregistrement de référence du Concerto de l’asile accompagné d’une riche Shéhérazade.

N.B.

It was written in the sky that they would eventually meet. The pianist Alain Lefèvre and the composer Walter Boudreau share a certain taste for the extravagant, the theatrical, and some pleasure in showing off, but they also share a certain understanding of what music is or can be. This sets the table for an excellent performance of the Concerto de l’asile. As he composed this piece, Boudreau probably kept in mind the sturdy character of the poet Claude Gauvreau, the inspirational source of the whole piece. But he certainly also knew how Lefèvre could bring this craziness to its paroxysm. The composer followed the tradition with a concerto in three movements, two fast movements surrounding a slower one with long cadenzas leaving all the space needed to the pianist to show all of his technical skills. On this point, Boudreau also follows tradition and offer a huge playground for pianists, and we can easily imagine that young musicians will enjoy working on this contemporary but still easily understandable music. The premiere of the Concerto de l’asile in 2013 was tumultuous, you can read the review I wrote about this at that time in French for montrealistement HERE. The conductor had to stop everything during the performance because musicians and pianist where not at all synchronized. On the following evening, the second performance was stiff and tensed. It is good to hear this music in a cooler context. Contemporary music, this will never be said enough, needs to be heard in the ideal conditions to be fully appreciated.

The first movement is the most theatrical of them all. We can hear and almost see the rage of the mentally ill poet. The pianist renders with ardour and passion these despaired crises. The second movement recalls the gore ambiance a mental health institution. The atmosphere is white and blurry, the music is more fluid and airy. In this movement, we finally get to hear the waltz that inspired the entire piece. That melody was originally written for a theater production of a Gauvreau’s play. To conclude, the very long, somewhat too long, third movement could be heard as a set of variations on the theme of the waltz. There are certainly some repetitions in this movement so this part of the concerto is the easiest to understand for the music-lover who hear more frequently piano music than contemporary music. With some serious influence of Shostakovich, with a theme that comes back in different flavours: the pompous, the valse-musette, the “Dead Can Dance” version with bells and low and deep notes, and finally with its slow, stupendous and efficient rise to the final coda, this movement could easily survive by itself.

Repetitions and repeats help both the understanding and the success of a musical work. Just think of Rimsky-Korsakov who understood pretty well this concept. The pairing on this recording of Rimsky’s Shéhérazade with the Concerto de l’asile is not a coincidence. It can be explained by the massively seductive usage of repetition and certainly by the exuberance both works are tainted by. More difficult to explain though is why this program, which was recorded in public, begins with Ravel’s Pavane pour une infante défunte. Neither stylistics nor compositional links are shown. The orchestra is not there at its best with too heavy French horns and some shaky woodwinds. As a result this Pavane lacks air.

The pianist Alain Lefèvre digs with intensity in the performance of the Concerto de l’asile. Both his sound and his phrasing are more romantic than contemporary, but the concerto, custom made for him is romantic enough and fits his playing perfectly. It seems pretty obvious that technical challenges do not bother him in any way. The orchestra is generous and opulent in the Rimsky-Korsakov as well as in the Boudreau, we easily can hear that those works had an important number of rehearsal hours. This allows the orchestra to offer a limber and attentive accompaniment for both soloist, Lefèvre in the piano concerto and the brilliant violinist Yosuke Kawasaki in Shéhérazade. You will find in this newly released recording the referential recording of the Concerto de l’asile coupled with a rich Shéhérazade.

N.B.

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